Par Chokri Baccouche
Censée lutter contre les chèques sans provision, améliorer le climat des affaires et réduire l’endettement des consommateurs, la nouvelle loi sur les chèques a non seulement perturbé le budget des ménages mais semble également avoir porté gravement préjudice aux activités des petites entreprises. Depuis la promulgation des nouvelles dispositions, février dernier, un mot revient d’ailleurs sur toutes les langues comme un regrettable leitmotiv: blocage. Commerçants et consommateurs se plaignent et semblent complètement dépassés par cette nouvelle donne qui a pris au dépourvu tout le monde et qui a été ressentie comme un douloureux coup de massue. Les premiers déplorent une baisse drastique de leur chiffre d’affaires et les seconds se sentent frustrés et pour ainsi dire lésés de ne plus pouvoir régler leurs achats en échelonnant les paiements sur plusieurs mois, comme ils avaient coutume de le faire. Bref, ce tour de vis législatif, rendu du reste nécessaire pour lutter contre les chèques en bois, a des effets pervers sur les transactions commerciales et la dynamique économique d’une manière générale dans un pays déjà confronté à une grave récession.
Un exemple parmi tant d’autres: lors du dernier salon du meuble de Tunis qui s’est tenu au Parc des expositions du Kram, la moisson a été très mauvaise cette année. De l’avis de l’écrasante majorité des exposants qui ont pourtant proposé des produits alliant un excellent rapport qualité-prix, les ventes n’ont malheureusement pas du tout suivi et ce malgré l’affluence notable du public. En raison de la nouvelle loi, nombre de candidats au mariage l’été prochain, qui attendaient cette occasion pour passer leur commande, ont été contraints de rebrousser chemin bredouilles, car ils ne disposaient pas de la moitié de la somme requise en cash. N’ayant plus le droit de donner en gage un chèque postdaté, ils se sont retrouvés dans l’incapacité de réaliser leur rêve et doivent par conséquent trouver une autre solution pour s’en sortir à bon compte. Pratiquement, tous les secteurs sont logés dans la même mauvaise enseigne et subissent de plein fouet le douloureux retour de manivelle de la nouvelle loi qui n’a pas fini de révéler, décidément, toutes ses désagréables surprises.
Bref, on peut dire qu’il n’y a pas la joie et ça se voit. Ça se vérifie surtout au niveau de l’impact de cette nouvelle loi qui fait rejaillir une tendance négative particulièrement sur la consommation et la croissance économique qui ne devrait pas dépasser cette année 1,5% selon les prévisions du Fonds monétaire international. Les nouvelles restrictions sur les paiements par chèque ont par ailleurs une incidence sur la masse monétaire en circulation. Pis encore, le recours systématique au cash risque non seulement d’alimenter les circuits parallèles mais d’aggraver également les pressions inflationnistes.
Pour toutes ces raisons et non des moindres, de nombreux gourous de la finance et du business estiment que ce changement a été mal préparé et mis en œuvre à la hâte, sans que les décideurs n’en mesurent correctement son impact potentiel sur les transactions commerciales et les habitudes de consommation des ménages tunisiens. En d’autres termes, ce virage à 180 degrés a été trop brutal. Surtout pour les milliers de petites et moyennes entreprises, considérées comme le socle de l’économie tunisienne, qui usaient de ce moyen de financement pour pallier leur manque de trésorerie et la frilosité des banques à octroyer des crédits et qui se sont retrouvées du coup dans l’impasse.
Force est de reconnaitre cependant que les restrictions imposées n’ont pas que des mauvais côtés dans la mesure où elles vont logiquement pousser les entreprises à utiliser d’autres instruments financiers comme la traite bancaire qui permet à son créancier de récupérer son dû à une échéance fixée par son débiteur. Ce mode de paiement encadré a le mérite d’obliger les entreprises à justifier leur solvabilité et par conséquent limiter les risques de défaut de paiement. Dans ce même cadre, la généralisation du paiement par carte de crédit pourrait, à terme, remplacer progressivement le chèque. Mieux encore, les spécialistes s’accordent à penser que les banques seront désormais acculées à suivre la tendance et financer réellement l’économie faute et lieu de se contenter de jouer le rôle d’intermédiaire, ce qui n’est pas peu. Mais on n’en est pas encore là, car, dans l’immédiat, on peut dire qu’il y a beaucoup de tracas et un remue-ménage qui semble avoir actuellement grippé la machine économique beaucoup plus qu’elle ne l’était depuis quelque temps. Pour sortir de l’ornière et limiter les dégâts, tout le monde doit s’adapter en fait à la nouvelle donne. Aussi bien les Tunisiens qui devront adopter de nouvelles habitudes de consommation que les PME qui seront obligés de recourir à d’autres moyens de financement. Croisons les doigts pour que tout rentre dans l’ordre dans les plus brefs délais afin de ne pas compromettre davantage la relance de l’économie nationale qui tarde à être au rendez-vous…
C.B.