Myriam BEN SALEM-MISSAOUI
Alors que le président de la République appelle à mettre en place le Conseil supérieur de l’éducation, pourquoi la Tunisie peine à entamer la réforme de son système éducatif?
Lors de son entretien avec Nourredine Nouri, ministre de l’Éducation, le président de la République, Kaïs Saïed, a abordé le projet de décret relatif à l’organisation administrative et financière du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement, ainsi que celui concernant son règlement intérieur. Selon une dépêche de l’agence TAP. le chef de l’État a réaffirmé l’importance de cette institution constitutionnelle, créée en vertu du décret n°2 de l’année 2024, daté du 16 septembre 2024. Il a souligné que le secteur de l’éducation, à l’instar d’autres services publics, a subi une destruction systématique depuis le début des années 1990, ce qui a conduit à la situation actuelle. Des dizaines de milliers d’élèves en ont été victimes, tandis que des filières sans avenir ou aux perspectives très limitées ont été mises en place. Selon le communiqué publié à minuit, le président a également dénoncé les programmes et méthodes éducatives adoptés par le passé, affirmant qu’ils n’étaient pas innocents. Selon lui, ces choix avaient été justifiés par une volonté de «tarissement des sources», mais au final ce sont les esprits qui ont été appauvris et la pensée critique qui a été étouffée.
En effet, le système éducatif tunisien a, selon tous les spécialistes, montré ses limites. «L’échec des différentes réformes entamées jusqu’ici a aggravé la situation d’où l’urgence d’un vrai débat autour du système de l’enseignement», nous dira l’activiste Salem Chérif. Et d’ajouter». Et dire que le système éducatif tunisien faisait la fierté du pays dont le premier défi après l’indépendance était d’éradiquer l’illettrisme, de fournir au pays une génération de formateurs dans tous les domaines. Plusieurs réformes ont été menées depuis et qui ont porté notamment sur l’arabisation de l’enseignement, la répartition des cycles et la diversification des filières, l’approche par compétences, l’ouverture des horizons professionnels des enseignants et autres. Malheureusement, cette réforme a montré également ses limites. Notre système produit aujourd’hui plus de chômeurs que de compétences».
De fait, certains indicateurs témoignent des défaillances de ce système: l’infrastructure des établissements scolaires se dégrade d’année en année, la violence se répand, le danger de délinquance guette au détour des écoles, collèges et lycées, d’autant que le décrochage scolaire avoisine les 100 000 élèves par année. La fracture ou l’enseignement à plusieurs vitesses inquiète aussi: inégalités régionales, urbaines, course effrénée pour le soutien scolaire mené trop souvent en dehors de toute déontologie, dichotomie privé/public. Que faut-il, alors, faire pour rendre plus efficace notre système éducatif?
Une approche globale...
Dans une déclaration accordée à Mosaïque FM, l’universitaire expert auprès de l’UNESCO, spécialiste en Sciences de l’éducation et des pédagogies de l’enseignement, Mourad Bahloul, a indiqué que le projet de réforme du système éducatif doit se dérouler en cinq étapes, à savoir le point de départ est le diagnostic, un critère essentiel de la réforme suivi par la création d’un modèle de réforme incluant les aspirations et les objectifs généraux de cette réforme.
La troisième étape nécessite, quant à elle, une stratégie pour l’activation de cette réforme, portant sur les contenus, les horaires, le système d’évaluation et le système disciplinaire. A la quatrième phase, il faut établir un réseau de normes et d’évaluations scientifiques objectives, afin d’observer l’étendue de l’impact de ces réformes. La cinquième et dernière étape sera consacrée aux ajustements nécessaires.
Selon l’intervenant, l’étape du diagnostic a commencé depuis 2011, la reprendre maintenant n’est qu’une perte de temps, souligne-t-il. «D’ailleurs, cette étape a abouti à plusieurs constats, tels que la baisse des performances de l’école tunisienne et la hausse des phénomènes de redoublement, d’échec et d’abandon scolaire», a-t-il dit. Et de poursuivre : «A cela s’ajoutent le flou et l’improvisation au niveau des affectations, le peu d’effort déployé pour encadrer les enseignants et l’accroissement des inégalités sociales ainsi que la tension dans le rapport entre les différentes parties éducatives et une fêlure dans le rapport de l’élève au savoir».
Pour notre expert; «Le diagnostic existe, des travaux académiques ont été présentés dans ce cadre et des tentatives de réforme éducative menées, mais vite avortées, pour une raison ou une autre, comme celle de 2012 qui consistait en un projet pour établir une méthodologie pour la réforme. Mourad Bahloul considère, en fait, que la question des réformes éducatives en Tunisie est restée une simple relance des textes, mais la réalité est toujours la même, puisque l’apprentissage se fait par la transmission verticale des connaissances. L’intervenant s’est ainsi interrogé : «Dans quelle mesure les réformes éducatives ont-elles bouleversé le niveau de réalité du système éducatif ?»
L’invité de Midi Show estime que l’investissement dans l’éducation devrait être l’une des priorités stratégiques nationales pour l’État. «Comment un pays peut-il se développer en dehors de son système éducatif?», s’est-il demandé.
Pour lui, investir dans l’éducation, c’est investir dans l’économie, la santé... et dans l’évolution de la société, en général.
M.B.S.M.